Enfants, nous accompagnions grand-mère au cimetière. Elle partait fleurir la tombe de nomma Iolanda, notre arrière-grand-mère
Une fois par semaine, nous empruntions la montée goudronnée qui menait au camposanto, tout au bout de la voie bordée de villas et de jardins luxuriants, dans le silence assoupi des après-midis d’été
Pendant qu’elle changeait l’eau des fleurs, nous nous promenions dans les allées, nous regardions les photos sur les stèles
Nous imaginions les vies de ceux qui les occupaient, lisions les épitaphes
Riposa in pace. I tuoi cari. Sarai sempre nel nostro cuore. Ricordatemi
Nous étions intriguées par le mystère des dates
Y avait-il un lien secret entre la date de naissance et la date de décès ?
Nous calculions
03 08 1907 - 03 01 1977 : soixante-dix ans
16 09 1922 - 17 09 1923 : un an, à peine
25 02 1956 - 29 02 1956 : quatre jours, bissextile
19 01 1963 - 19 01 1963 : mort-né
26 12 1978 - 28 12 1978 : joie, puis drame de Noel
20 05 1880 - 19 11 1954 : vieux
Allons-nous gagner si nous jouions ces numéros prémonitoires, qui nous étaient offerts en cadeau ?
Tiens, ceux-ci, 02 06 1948
Si nous décomposons l’année de naissance, ça fera une belle quaterna…
Grand-mère nous faisait de guide.
Ses histoires de cimetière ont bercé notre enfance, elles nous ont tourmentées, émerveillées, émues
Voilà la tombe de la famille Ambretti, je me rappelle Tino, le père, il était boulanger
Et là, il y a la tombe de Patrizia, la soeur de mon amie Silvana. Elle était si belle Patrizia. Elle est morte à 16 ans, quelques mois après son père, elle avait attrapé la typhoïde
Ici, il y a la maman de Massimo, vous vous rappelez Massimo, le fils de notre voisin Salvatore, elle est morte jeune, le coeur…
Le caveau, là-bas, c’est celui de la famille de mon amie Maria, elle a perdu son mari Francesco quelques années seulement après leur mariage, il était parti travailler en Afrique, il a attrapé la fièvre jeune. Au début, Maria venait ici chaque jour, elle s’asseyait à côté de la photo de son époux, elle lui parlait, un mouchoir humide serré dans son poing crispé
Puis, nous allions dire une prière sur les tombes du reste de notre famille. Notre arrière-grand-père Eugenio, que nous n’avions pas connu, Guerrino, Francesco et puis Mario, les frères de grand-mère
À la sortie, nous faisions une petite pause, sur un banc, à l’ombre d’un cyprès
Avant de partir, nous tournions la tête
Au milieu de l’arche, tout au fond de l’allée principale, le couchant rouge commençait sa descente
Nous faisions un signe de croix
Déjà six heures, dépêchons-nous, il faut rentrer préparer le diner
***
Automne, 1er novembre
Les fourrures sont de sortie
Boucles serrées, rouge-à-lèvres cramoisis, parfums de fleurs fanées, rires étranglés
Mains jointes, prières silencieuses, cortège de soutanes
Ce jour-là, nous montions au cimetière par la voie principale
Celle qu’il fallait emprunter lors des grandes occasions
Dans l’air piquant de l’après-midi, sous le soleil mort de novembre, la musique des cuivres rythmait nos pas, le bon parfum des châtaignes grillées chatouillait nos narines
Patience !
Encore un regard, encore une pensée avant la récompense ultime.
***
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